Saurez-vous résoudre le dilemme du steak juteux ?

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Prenons le luxe d’oublier un instant les quelques nuances de sens entre les avatars idéologiques de notre mouvement. Libération animale, droits des animaux, défense des animaux, lutte antispéciste…Dans les grandes lignes, leur finalité à tous est d’avoir un effet sur le monde, mettant un terme à la souffrance et à la mort des animaux par la main de l’humain (j’omets volontairement la question de la souffrance des animaux sauvages). De toute évidence, le véganisme est le choix de mode de vie qui est le plus en concordance avec cet objectif. C’est le moyen qui va le plus dans le sens de la finalité. Mais est-ce que c’est toujours le cas ?

Le militant Tobias Leenaert, coutumier des expériences de pensée polémiques, propose celle-ci lors de ses conférences : en tant que végétarien(ne) ou végane, accepteriez-vous de manger un steak en échange de la somme d’1 million d’euros ? Auteur du site (anglophone) au titre explicite Vegan Strategist, Tobias Leenaert ne cherche bien sûr pas à savoir si nos principes sont aisément corruptibles. Ce qu’il veut, c’est nous amener à réfléchir au fait qu’en mangeant ce bout de chair et en empochant 1 million d’euros, nous pourrions ensuite faire un don colossal à une association, et donc sauver bien plus d’animaux qu’en refusant l’offre. (La chaîne iamvegan.tv a réalisé une interview du philosophe et militant Martin Gibert, qui s’exprime à ce sujet.)

Comme toute bonne expérience de pensée, cet exemple nous pousse à adopter un raisonnement analytique, et, ici, nécessairement conséquentialiste. Je propose une comparaison : la logique qui s’impose n’est pas étrangère à celle qu’on applique quand on se résout à prendre un médicament : une réflexion coût – bénéfice. Tout traitement médical entraîne des effets secondaires potentiels (= le coût à payer) mais ceux-ci sont largement dépassés par la promesse de guérison (= le bénéfice reçu). En omettant de réaliser ce calcul mental, on se prive irrationnellement d’un moyen vers un mieux-être.

Bien sûr, l’exemple du steak met dans la balance la vie d’un autre individu : l’animal abattu. Il s’apparente en fait au célèbre dilemme du tramway, qui occupe depuis longtemps les philosophes et les neuroscientifiques (Wikipedia en offre un bon résumé). Selon les études réalisées, face à ce dilemme, nous choisissons presque toujours de sacrifier (sur le papier) une personne si ça peut en sauver cinq. Mais qu’en est-il de notre exemple à 1 million, que je propose d’appeler le dilemme du steak juteux ?

Essayons d’élargir la question, pour voir si l’on peut dégager une ligne de conduite. Au fond, toutes nos actions de militants n’ont-elles pas, à des degrés divers, un impact potentiellement ambivalent ? On sait la réalité complexe, a fortiori dans le cas d’un mouvement social comme le véganisme, qui dépend énormément de la psychologie humaine. Si un militant utilise une stratégie de confrontation, en accusant par exemple ses amis omnivores sur Facebook d’être responsables de la mort de milliers d’animaux, il pourra sensibiliser quelques amis, mais brusquera sans doute davantage de personnes, qui auront encore moins envie de s’intéresser au véganisme. A l’inverse, quand une association mène une campagne en faveur d’une journée végé par semaine, elle semble oublier les animaux tués pour les repas des six autres jours, mais elle communique probablement d’une manière plus attractive pour le grand public, davantage enclin à opérer des changements graduels.

Tout le monde a conscience de cette ambivalence. Or chaque action militante a un effet sur le monde réel, et porte des conséquences sur les animaux élevés pour leur viande. Aussi édifiant soit-il, l’exemple du steak à 1 million n’a donc pas un statut si singulier. En terme d’impact direct pour les animaux, manger un steak est sans doute moins dommageable qu’une mauvaise communication végane.

Je pars donc du principe que les animaux gagneraient à ce qu’on s’efforce d’adopter une réflexion coût – bénéfice dans nos actions. On pourrait se rendre compte que le dilemme du steak juteux trouve beaucoup d’applications dans des cas déjà bien réels. Un exemple : que penser des start-ups qui développent à grande échelle de la viande in vitro, en cultivant en laboratoire des cellules de poulets prélevées initialement sur un seul animal à l’aide d’une biopsie ? Le contre : actuellement, le processus ne s’affranchit pas complètement de l’utilisation d’animaux. Le pour : le processus permet de se passer de 99,999… % des autres poulets actuellement élevés et tués dans le monde, tout en proposant une alternative en tous points comparable à la viande d’animaux. Alors, faut-il soutenir et acheter ces alternatives ?

Il est évident qu’un militantisme efficace n’est pas une science exacte, et qu’on ne peut pas toujours prévoir (ni même mesurer après coup) si telle attitude a un impact positif ou négatif pour les animaux. Mais l’exercice vaut le coup : gardons toujours en tête que l’importance vitale de la finalité devrait nous interdire de pécher par dogmatisme.

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