Pourquoi je suis welfariste (abolitionniste)

Les militants de la cause animale devraient soutenir les réformes et ne pas se limiter à exiger l’abolition.

— Vincent Berraud

[Ce texte est une traduction depuis l’anglais d’un article rédigé par le militant de longue date Vincent Berraud, publié sur le blog The Animalist. Cliquez ici pour accéder au texte original. Traduction par Kévin AB, relecture et adaptation par un Brocoli concentré.]

202b73b2292e15fcf1aea699f29942eaCertains militants pensent-ils vraiment qu’améliorer les conditions de vie des animaux d’élevage n’est pas souhaitable ? La réponse peut surprendre mais c’est malheureusement (et résolument) le cas. Ces activistes se présentent eux-mêmes comme des « abolitionnistes » (pour l’abolition de l’exploitation animale), et ils se distancient et s’opposent régulièrement à ce qu’ils appellent le « welfarisme » (en bref, le welfarisme est le point de vue selon lequel les avancées graduelles sont efficaces et les réformes pour le bien-être animal sont utiles). Dans cet article, j’explique pourquoi les réformes de bien-être sont importantes, et pourquoi s’y opposer fait plus de tort que de bien.

Comme je le développe ci-après, les réformes sont utiles à plusieurs titres, et j’aimerais les voir soutenues par les militants de la cause animale. Dans le milieu activiste, on dirait que la seule question que l’on soit autorisé à poser de nos jours est : est-ce que c’est végane ? Bien sûr, notre modèle de consommation est déterminant. Mais je ne pense pas pour autant qu’un changement d’alimentation supplante forcément toujours les réformes welfaristes, si l’objectif est de servir les intérêts des animaux. Nous serons d’accord qu’il est essentiel de réduire le nombre d’animaux tués. A ce stade, il est également important de minimiser leur souffrance avant qu’ils soient tués. Et ce n’est pas la seule raison pour laquelle les réformes sont nécessaires.

Les réformes soulagent la vie de milliards (voire de milliers de milliards) d’animaux.

Elles permettent de réduire de façon directe la souffrance de milliards d’animaux. Il me semble incohérent de dire qu’on se soucie des intérêts des animaux tout en refusant en même temps les avancées graduelles pour la simple raison qu’elles sont loin d’être idéales.

Imaginez que votre existence se résume à un supplice permanent derrière des barreaux, jusqu’au jour où l’on décide de vous exécuter. Si l’on vous proposait maintenant d’alléger votre souffrance, est-ce que vous n’y verriez pas une amélioration, sachant que cet allègement s’inscrit dans une série d’efforts continus, qui, en outre, épargneront peut-être un jour à vos congénères une vie d’enfermement et la mort ?

Les réformes font de la question animale un débat public.

Les campagnes visant à réformer l’industrie de l’élevage mettent régulièrement la question animale à l’ordre du jour médiatique. La presse fait le relais de ces campagnes, qui sont alors visibles par tous. Elles permettent au grand public de voir que la réalité de l’élevage et la manière dont nous traitons les animaux sont, en fait, tout sauf acceptables. Ces réformes, et les campagnes par lesquelles les associations les réclament, révèlent et dénoncent le statut de marchandises dont souffrent les animaux.

Les réformes correspondent à des objectifs réalistes et pragmatiques, et elles contribuent à une prise de conscience positive et constructive de la question animale.

Chaque année, à mesure que des avancées sont réalisées et que des réformes s’inscrivent dans la loi, des victoires substantielles sont obtenues. Ce sont des pas encourageants.

Elles permettent aux personnes qui sont réfractaires à l’idée d’un changement drastique, de tout de même entrer en contact pour la première fois avec les concepts de compassion et de traitement éthique d’individus sentients. Les personnes qui signent des pétitions, participent à des manifestations et lisent des blogs, des articles ou des publications concernant des problématiques « welfaristes » seront bien plus facilement exposées aux idées de l’antispécisme et de l’animalisme, c’est-à-dire la prise en compte des intérêts de tous les animaux sentients.

Les réformes rendent l’agriculture animale plus coûteuse.

Le secteur de l’élevage d’animaux et ceux qui en bénéficient s’opposent à ces réformes car elles représentent pour eux un surcoût. Plus les réformes sont importantes, plus l’élevage d’animaux est une pratique coûteuse, et moins les éleveurs font de profit.

En tant que militants, nous n’avons pas intérêt à ce que les produits animaux soient bon marché. Nous voulons au contraire que les consommateurs puissent faire plus facilement le choix des produits éthiques.

Quand on y pense, c’est un raisonnement assez tordu de vouloir que les animaux souffrent le plus possible jusqu’à ce qu’on obtienne exactement ce qu’on désire. Si notre motivation est vraiment les animaux – et pas notre petite personne, notre bel idéal de pureté et le plaisir qu’on a à se gargariser de nos positions radicales –, alors le choix logique est de soutenir les réformes.

 

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Vive les pas en avant.

Ces réformes ne sont pas les victoires ultimes dont nous rêvons, elles ne sont pas représentatives de ce qu’on aimerait voir se produire, là maintenant. Les animaux sont toujours traités et perçus comme des objets. Mais nous ne vivons pas dans un monde où la plupart des gens s’opposent à l’exploitation animale, loin, très loin de là. Ce serait une injustice envers les animaux de leur refuser ces petites victoires et ces avancées sous prétexte qu’elles ne règlent pas le problème d’un coup.

Ne faisons pas l’erreur de vivre dans une bulle idéologique binaire, enfermés dans un schéma « tout ou rien ». D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’une association soutient, promeut, encourage ou organise des campagnes pour des réformes qu’elle ne peut pas également faire connaître au grand public les habitudes, idées et idéaux en faveur du véganisme. Au contraire, ces campagnes facilitent leur mise en avant. L’association L214 représente un excellent exemple de cette façon de travailler.

Un argument fréquemment mis en avant par les militants qui s’opposent aux réformes est le suivant :

« Les demi-mesures peuvent être contre-productives parce qu’elles donnent aux gens l’impression que les animaux sont suffisamment bien traités et qu’ils ne doivent pas changer de comportement. Alors que si on avait continué à exploiter les animaux de façon horrible, un changement beaucoup plus important aurait peut-être pu avoir lieu. »

Si j’exploitais des animaux, j’adorerais cet argument. En gros, il voudrait dire que je peux continuer à faire tout ce que je veux sans être inquiété. Mais du point de vue des animaux, il me semble inacceptable : il implique que pour l’instant, ceux-ci doivent continuer à souffrir le plus possible.

La logique impose d’accorder notre soutien aux réformes afin de réduire maintenant la souffrance des animaux grâce aux résultats qu’on obtient, tout en encourageant aussi les idéaux éthiques.

Il est illogique de penser que plus le traitement des animaux sera terrible, plus l’exploitation des animaux sera (magiquement ?) abolie rapidement dans le « futur ». Et c’est un pari qui condamne les animaux actuels aux pires souffrances.

Plus précisément : admettons que personne ne sait de façon certaine quelle stratégie (celle avec réformes ou celle sans réformes) fonctionnera le mieux ; opter consciemment pour celle sans réformes condamne inévitablement, maintenant et dans un avenir proche, davantage d’animaux à davantage de souffrance. Donc, sans preuve que leur idéologie va leur apporter un meilleur résultat, ceux qui s’opposent aux réformes contribuent à la souffrance des animaux.

Par ailleurs, il est peu probable que la réalité donne raison à ces personnes. On lit parfois des analogies entre le courant animaliste et d’autres luttes telles que l’émancipation des femmes ou l’abolition de l’esclavage… Pourtant, les avancées en matière de justice sociale ont été et sont essentiellement graduelles. Autre exemple : imaginez les personnes travaillant contre le tabagisme dire « Ce qu’on veut, ce ne sont pas des zones non-fumeurs dans les hôpitaux et les lieux publics. On exige uniquement l’interdiction totale du tabac ! » A votre avis, où en seraient aujourd’hui les droits des non-fumeurs, la prévention contre la cigarette et le contrôle du tabagisme avec cette démarche ?

La situation me rappelle cette petite minorité d’anarchistes qui pensait/pense que plus les choses se dégradent, plus la population en a marre et aspire à une révolution sociale. Ces anarchistes votaient pour l’extrême-droite, pour être certains que tout aille vraiment pour le pire. C’est ici aussi un très mauvais pari idéologique.

L’objection émise par certains militants est que les réformes donnent bonne conscience aux mangeurs de viande, dédouanés dans leur alimentation. Je ne pense pas que cet argument trouve un grand fondement dans la réalité. Le problème de cette bonne conscience a toujours été là, et sa cause est à chercher dans l’ignorance, l’idéologie et les problèmes personnels des gens qui les empêchent de penser aux animaux ; pas les réformes. Je retournerais même la question : un problème moins désagréable à résoudre est (sera) de trouver de meilleurs arguments pour interpeller les gens à l’égard du spécisme, dans la mesure où les animaux exploités pourraient être détenus dans de bien meilleures conditions.

Je pense que le meilleur argument en faveur des réformes d’élevage, même les plus petites d’entre elles, est finalement celui qui demande le plus de réflexion sur le long terme et de patience. Chaque nouvelle génération procède (ou non) à des jugements moraux en fonction de la réalité du monde qui l’entoure.

Prenons l’exemple d’un enfant né en 2025. Quand il sera en âge d’acheter sa propre nourriture, il sera sans doute impossible d’acheter en rayons des œufs de poules élevées en cages ou en batterie. Et pour autant qu’il s’en souviendra, ça aura peut-être même toujours été le cas.

A ce stade, la question des poules en cage fera partie de l’histoire et les procès pour fraudes au label « œufs plein air » seront clôturés de longue date. Pour ce citoyen du futur, le fait que les cages pour poules en batterie aient jadis été la norme le choquera beaucoup. La référence éthique aura changé : dans les années 2040, les activistes demanderont peut-être la fermeture des élevages de volaille ou l’augmentation des subsides pour les technologies de fabrication de produits alternatifs (alternatives aux œufs).

Un progrès est toujours un progrès, peu importe sa vitesse. Et je dirais même que le progrès appelle le progrès.

Merci à Jay Chamings, Max Frodewin et aux autres pour leurs idées.

UNE RÉFLEXION SUPPLÉMENTAIRE :

Pour les personnes qui s’en soucient, une manière simple et efficace d’agir contre la souffrance des animaux est de ne simplement pas consommer de chair de volaille. Même si on remplaçait ce morceau de viande de poulet par de la chair de cochon ou de vache (sans réduction de la consommation de viande), cela épargnerait 24 des 25 animaux terrestres qu’une personne mange en moyenne chaque année. Pour obtenir autant de viande qu’elle en tire d’une seule vache, l’industrie de la viande doit tuer plus de 200 poulets. Nous avons toutes les raisons du monde d’arrêter de manger des bovins, mais les remplacer par des poulets cause bien plus de morts et de souffrance.

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3 réflexions sur “Pourquoi je suis welfariste (abolitionniste)

  1. Merci pour le partage de cet article, je suis tout à fait d’accord.

    Le plus dur en étant végan, c’est pas la virulence à mettre dans son combat et ses idées pour convaincre autrui en mode « noir et blanc » ; ça c’est le feu qui nous animent tous, c’est notre désir d’immédiateté, c’est notre facilité à voir l’omnivore comme un « oppresseur » (terme fréquent chez les abolitionnistes « tout ou rien » – l’association 269Life désigne les omnivores comme « l’ennemi » et certes, en se rappelant sans cesse le carnage à l’œuvre, on peut vite faire ce raccourci).

    Éteindre le feu qu’on a en soi, voir l’autre comme un ignorant qu’on doit amener à la lumière, accepter la lenteur forcée à laquelle vont aller les choses, voici la vraie difficulté, voici le vrai travail sur soi qui requiert toute notre empathie, notre calme, notre sagesse. Ne pas considérer la société omnivore comme un ennemi mais comme un système aveugle qui s’auto-entretien.

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