Pour un monde merveilleux, oublions la nature

— Vincent Berraud

[Ce texte est une traduction depuis l’anglais d’un article rédigé par Vincent Berraud, publié sur le blog The Animalist. Cliquez ici pour accéder au texte original.]

Avant toute chose, je vous invite à regarder la vidéo ci-dessus. C’est fait ? En un sens, elle est très belle. J’aime le fait qu’elle puisse autant émouvoir, et je regarde moi-même avec beaucoup de plaisir ces images magnifiques. Cependant, je ne partage pas cette vision d’un monde merveilleux qui y est décrit (« What a Wonderful World » signifie en français « quel monde merveilleux »).

En réalité, la nature est un endroit terrible pour un nombre astronomique d’individus animaux. Le monde n’est merveilleux que pour un nombre très restreint d’entre nous, qui a la chance de bénéficier d’avancées humaines permettant d’échapper à la souffrance de la nature.

Si j’aime beaucoup les messages positifs et réjouissants, je pense néanmoins qu’en présentant la nature comme quelque chose de merveilleux, on reflète une position de privilège.1

Les messages positifs et réjouissants que j’aime lire parlent de la diminution de la pauvreté extrême ces dernières décennies, de l’espérance de vie qui s’allonge, de l’éradication de plusieurs maladies, de la possibilité de redonner la vue, ou encore de l’évolution des lois de protection animale grâce à l’excellent travail de leurs défenseurs…

Je trouve également les lieux « naturels » très agréables autant pour les yeux que pour des promenades.

Et, assurément, je préfèrerais être dans la peau d’une souris des champs que dans celle d’un poulet de chair.

Je prends les animaux en compte, en tant qu’individus, parce que j’accorde de l’importance à leur bien-être. Si un animal se trouve dans une situation de souffrance à cause de quelque chose perçu comme « naturel », la considération que j’ai pour lui ne disparaît pas pour autant. Qu’un oiseau soit tué par un humain ou par un autre animal, par quelque chose de « naturel » ou de « non naturel », cela ne change rien pour lui. Quand on voit une personne humaine être dans un état de souffrance, on lui vient en aide sans se demander si cette souffrance a une cause naturelle ou non. Je pense que nous devrions appliquer cette vision en faveur des autres animaux également.

Bien sûr, dans beaucoup de cas, nous ne pouvons pas y faire grand-chose. Mais je trouve que ce n’est pas une raison pour laisser de côté la question de la souffrance des animaux sauvages.

Je clarifie un point avant que vous ne pensiez que je suggère des solutions extrêmes, dangereuses et inconcevables : je ne pense évidemment pas que nous devrions intervenir s’il y a un risque raisonnable qu’un plus grand nombre d’animaux souffrent à cause de notre action.

Je souligne à nouveau cette précision qui me semble importante : je n’insinue pas qu’il faille systématiquement « aider » les animaux dans la nature si nous n’avons pas une idée claire de ce que nous faisons. S’il est probable que les conséquences de notre intervention empirent la situation (animaux qui meurent de faim en grand nombre, multiples autres proies tuées à la place…), il est préférable de s’abstenir. Si nous ne connaissons pas entièrement les ramifications de nos actions sur l’écosystème, il est préférable de s’abstenir. Cependant, à mesure que la recherche scientifique progressera dans ce domaine, nous connaîtrons de mieux en mieux l’impact de nos actions, et pourrons peut-être arriver au stade où il sera réaliste de venir en aide aux animaux sauvages de façon plus importante.

Dans cette attente, il convient d’éviter le sophisme de l’appel à la nature, et d’étendre notre considération à tous les individus soumis à la souffrance.

Le monde peut véritablement être merveilleux – grâce à la science, à la technologie et à la mise à contribution bienveillante de celles-ci – dans notre intérêt et celui de notre prochain.

Pour finir : je sais, la vidéo que j’ai insérée en préambule à l’article est vraiment très belle. J’apprécie la nature sous ses aspects attrayants. Mais la nature, c’est aussi ça (attention, images difficiles) :

1 Il est question de privilège quand on pense à tort que quelque chose n’est pas un problème car cette chose n’est pas un problème pour soi personnellement. Ce principe peut s’appliquer à la nature, dans le sens où, dans notre position de confort, il est aisé de trouver que la nature est merveilleuse et de l’anthropomorphiser (la qualifier de sage ou de humble). Mais si l’on accepte de se pencher sur la souffrance des animaux sauvages, en prenant en considération les individus, la réalité nous apparaît différente. Ma position est simplement que si l’on se soucie du sort des animaux, nous devrions accepter le principe d’une intervention dans la nature dans les cas où cela permet de sauver plus d’animaux que cela n’en lèse ou n’en laisse souffrir. Je suis partisan d’une intervention bienveillante, à l’inverse d’une abstention de principe, sous prétexte que la « nature » fait mieux les choses. Ce n’est pas parce qu’une chose est naturelle qu’elle est automatique bonne ou meilleure. Il convient d’examiner les conséquences.

Pour aller plus loin : La souffrance des animaux sauvages : une vérité qui dérange beaucoup

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© Maxime Z
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3 réflexions sur “Pour un monde merveilleux, oublions la nature

  1. Quelle vidéo horrible à la fin, je n’ai pas tenu.
    La nature a toujours été horrible, ça m’a toujours fais très mal cette vérité.
    C’est pour cela qu’a chaque occasion j’évite la tuerie inutile de mes chats et sauvent les petites proies, chats qui des fois me débectent alors que je les aime plus que tout…

    Aimé par 2 people

  2. Depuis petite, même les vidéos ou documentaires avec pour thème « les merveilles de la nature » me dépriment, car je vois surtout de la vulnérabilité à toute la cruauté de la vie sauvage. Je suis vraiment heureuse de lire cet article (et de lire le commentaire de Léa) parce que je me sens moins seule dans cette réflexion. On en a même fait un proverbe « la nature est bien faite »… pour moi à partir du moment où des êtres souffrent et sont soumis à leur condition, c’est que la nature est mal faite :/

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