J’ai arrêté de manger des animaux en raison de la souffrance des humains

L’industrie de la viande a-t-elle un impact sur la santé mentale de ses employés ?

– Andy West

[Note du Brocoli : ce texte est une traduction depuis l’anglais d’un article publié par le magazine en ligne indépendant www.opendemocracy.net. Cliquez ici pour accéder au texte original. J’ai traduit cet article car il apporte un éclairage intéressant et novateur sur la série de scandales provoqués par les images d’enquêtes tournées dans trois abattoirs français, diffusées par l’association L214 (voir ici, ici et ici), et montrant des cas de cruautés sur animaux par des employés des abattoirs.]
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© Jo-Anne McArthur / We Animal

Quand j’avais 17 ans, je voyais les végétariens comme des imbéciles. Je trouvais qu’ils avaient un gros problème de priorités. Comment pouvaient-ils s’occuper davantage des animaux que des humains ? Pour moi, c’était du sentimentalisme, pas de l’éthique.

Puis, à 18 ans, je suis devenu végétarien. Mais ce n’est pas la cause animale qui m’a fait changer d’attitude. Pour être honnête, j’étais trop égocentrique pour me soucier de la vie des animaux. Ce ne sont pas non plus les arguments environnementaux qui m’ont fait renoncer à la viande. Invulnérable comme je me sentais à cet âge, j’étais loin d’avoir des idées de fin du monde.

En fait, j’ai arrêté de manger les animaux parce que j’ai vu les effets que provoque l’industrie de la viande sur les personnes qui travaillent pour elle. Je m’explique.

Quand j’avais 17 ans, je travaillais comme nettoyeur dans un hôpital. J’avais trois heures pour faire le boulot, mais je pouvais tout terminer en 45 minutes. Le temps restant, j’allais retrouver des collègues et on allait acheter du poulet aux frites pour le dîner. Le patron nous laissait faire tant qu’on était à l’heure pour pointer à la sortie. Pour moi, c’était le boulot rêvé.

Un matin, peu après mon 18ème anniversaire, on m’informe que je suis muté au service de santé mentale. Passé quatre portes de sécurité, j’arrive à mon nouveau poste et je commence à essuyer des tables. Quelques minutes plus tard, un patient s’approche de moi.

C’est un homme plus âgé, trapu et au regard vaseux. Sans notion d’espace vital, il se tient à quelques centimètres de moi. D’un coup d’œil, je remarque ses ongles de mains complètement rongés, et la peau sèche et enflammée qui les entoure.

Il se penche et me dit : « Je vais te poignarder. »

Je me fige.

« Je vais te poignarder et te regarder mourir. »

Il n’est pas armé mais s’il avait un couteau en main, je serais tout autant effrayé.

Il se cache ensuite le visage de ses deux mains et se met à balancer la tête.
«  Je suis désolé, je suis désolé. Je ne voulais pas. »

Je ramasse mon chiffon et me poste à l’autre coin de la salle pour l’éviter. Moins d’une heure après, il revient vers moi, et me menace cette fois de m’étrangler. Il me dit qu’il va regarder mon visage virer au rose, puis au rouge, puis au bleu. Puis comme la fois précédente, il passe aussitôt de l’intimidation au regret, et me supplie de le pardonner.

Le lendemain, je donnais ma démission. Mais durant les semaines de préavis qui ont suivi, cet homme profondément perturbé a continué la même scène : menaces, excuses, menaces, excuses… J’aurais aimé pouvoir en rire comme le faisaient les autres nettoyeurs.

Lors d’une de mes dernières prestations, il s’est approché de moi à nouveau. Mais pas pour me menacer. On avait adapté son traitement médicamenteux, et il paraissait plus lucide. On a parlé football et il m’a dit qu’il s’appelait Jez. Il m’a confié qu’avant son internement, il avait été un employé d’abattoir. Une de ses tâches était de ramasser les têtes des animaux et de les jeter dans un sac.

Je me suis posé la question du lien entre la violence de ses menaces quotidiennes et la violence de son ancien travail. Est-ce que ramasser toute la journée des corps mutilés dans un abattoir aurait pu accentuer, voire causer les délires de Jez oscillant entre pulsions de meurtre et remords ?

Si ce lien est réel, ce ne serait pas une première. En 1905, l’auteur américain Upton Sinclair écrivait que les employés d’abattoirs étaient souvent impliqués dans des bagarres après le travail : « les hommes ont tellement pris l’habitude d’assommer des animaux à longueur de journée qu’ils ne peuvent s’empêcher de se faire la main de temps à autre sur leurs amis. » Certains soutiennent que cet « effet Sinclair » n’est pas tant dû au travail en lui-même, mais plutôt à d’autres facteurs comme le profil jeune et masculin travaillant typiquement dans les abattoirs, les populations immigrantes que ceux-ci ont tendance à employer, l’instabilité sociale que peut engendrer un afflux d’étrangers dans des villes comptant un abattoir, ou plus généralement les effets engendrés par un haut taux de chômage.

Pour vérifier ces hypothèses, une étude américaine a comparé les taux de criminalité entre 1994 et 2002 de 581 comtés connaissant une forte croissance, et comptant un grand nombre d’abattoirs ou d’autres industries comme le travail du fer, de l’acier, ou la construction de remorques de camions. Les variables suivantes ont été prises en compte : le taux de jeunes hommes, de pauvreté, de migrants nationaux et internationaux, de chômage, et la densité de population.

L’étude a ainsi révélé que les comtés comptant beaucoup d’employés d’abattoirs étaient sujets à l’ « effet Sinclair ». Les interpellations pour agressions physiques et sexuelles étaient considérablement plus nombreuses dans les zones comptant des abattoirs, avec des interpellations pour viol plus fréquentes à hauteur de 166 %.

Au Brésil, une autre étude réalisée en 2012 a comparé les effets du stress au travail sur la santé mentale de trois groupes : a) des employés d’abattoirs chargés de la mise à mort et de la découpe de volailles, b) des administrateurs d’abattoirs et c) des étudiants universitaires. Alors que les étudiants n’enregistraient un niveau d’anxiété que de 10 % supérieur à celui des employés administratifs, les travailleurs sur les lignes d’abattage étaient de 70 % plus anxieux que les administrateurs. En termes de dépression, les étudiants ont enregistré un taux de 1,7 % plus élevé que les administrateurs, tandis que la différence avec les abatteurs atteignait les 67 %.

Ces résultats ne sont pas surprenants, dans la mesure où la découpe de volailles implique des conditions de travail particulières : le froid intense (les températures peuvent ne pas dépasser 7°C), les entrailles et l’odeur des excréments, les projections de sang au visage (les importateurs imposent un abattage manuel), la répétition des tâches et l’absence d’interactions sociales en raison du bruit extrême.

Au Royaume-Uni, des caméras cachées placées dans des abattoirs « bio » et « respectueux » ont filmé des employés désabusés, tellement désensibilisés à la violence qu’ils donnaient des coups de pied et de poing à la tête des animaux, les brulaient avec des cigarettes, leur tailladaient la gorge avec des couteaux émoussés, les jetaient contre les parois, riaient et juraient tandis qu’ils les tuaient. Est-ce que ces personnes étaient moralement déviantes avant de travailler dans un abattoir, ou est-ce que leur comportement s’est entaché à partir du moment où elles ont reçu un salaire pour tuer des animaux chaque jour pendant huit heures d’affilée ?

Selon un sondage réalisé par l’Université de Colorado, 85 % des gens refuseraient de tuer un animal pour se nourrir. Pourtant, acheter de la viande implique que d’autres personnes sont payées pour le faire. D’un côté, les consommateurs veulent manger de la viande ; de l’autre, ils ne veulent pas de l’abattage. Ce paradoxe, on le résout en sous-traitant ces actes de brutalité, qui ont lieu dans des abattoirs, loin des regards. On peut ainsi oublier le bien-être des personnes qui travaillent dans ces endroits ou, pire, les considérer avec mépris pour ce boulot que nous ne voulons pas faire nous-mêmes.

Au Japon, les burakumin constituent une sous-classe qui fait l’objet d’une ségrégation depuis des siècles. Auparavant, ils étaient obligés de porter des habits distinctifs, et ils subissent des discriminations aujourd’hui encore. Une vive polémique était par exemple apparue lorsque Google Earth avait repris les anciens villages Buraku sur ses cartes féodales. Ce sont les burakumin qui abattent les bovins et préparent le boeuf wagyu, connu dans le monde entier. Une tâche qui leur vaut de recevoir des menaces de mort. Au Japon, comme en Occident, le sale travail revient aux personnes considérées comme impures. Conséquence de ce conflit entre l’envie et le dégoût, cette réalité m’évoque l’attitude d’un homme qui fréquente une prostituée pour se satisfaire, avant de la traiter de  « putain » au moment de partir.

J’avais 18 ans quand j’ai quitté mon job à l’hôpital. Peu de temps après, je quittais le foyer familial également. Pour la première fois de ma vie, je me suis mis à acheter moi-même ma nourriture. Plus qu’une question de choix, mon alimentation devenait alors ma responsabilité. Lors de mes premières courses hebdomadaires, je me souviens avoir pris en main un paquet de saucisses. Sur l’emballage vert était dessiné un idyllique paysage champêtre. Je me suis mis à observer ces habiles tactiques marketing, censées m’aider à oublier les répercussions humaines qu’entraîne mon choix d’alimentation. Avec un sourire triste, j’ai reposé les saucisses sur l’étagère du rayon.

Chacun a le droit de travailler dans un environnement sain mentalement. Mais l’industrie de la viande accorde vraisemblablement peu d’importance à ce droit. A 17 ans, je pensais que les végétariens faisaient l’erreur de négliger la souffrance humaine. Mais en réalité, c’est tout l’inverse.

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3 réflexions sur “J’ai arrêté de manger des animaux en raison de la souffrance des humains

    1. Tous souffrent, les bêtes et les hommes….. la vie des bêtes dans des conditions concentrationnaires, avec une mort cruelle, la vie de ces hommes soumis aux diktats de rentabilité de profits..de qui pour qui? ils n’en ont pas le fruit, ils se suicident.
      On mange la misère humaine concentrée dans la viande d’animaux malheureux plein d’effroi de la peur de la mort. L’adrénaline chargée de cette peur se répand dans tout l’organisme de la bête, et s’y mémorise, et c’est la mort sa brutalité et sa vie malheureuse que nous mangeons. Oui tous souffrent du début a la fin et nous sommes victimes et responsables.

      Aimé par 1 personne

  1. Le partage de cette expérience de vie est intéressante.
    En fait, hommes et animaux sont les victimes de tout un système.C’est une bien triste réalité

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