« Les réformes sont contreproductives » : vraiment ?

Vous connaissez sans doute la chaîne iamvegan.tv, qui donne très régulièrement la parole à des personnes impliquées dans la protection, la défense et/ou la libération des animaux. Le pluralisme de la chaîne est vraiment à saluer : elle permet à un panel très large d’acteurs de s’exprimer, avec des positions parfois contraires. Très souvent, les propos tenus sont éclairants, et permettent de se familiariser aux stratégies dans le mouvement pour les animaux.

C’est le cas de la première partie de l’interview de Sychriscar, une militante présentée comme youtubeuse et membre du groupe (Facebook) VVV, qui se concentre justement sur le volet de la stratégie. Je consacre un article à cette vidéo car elle a la qualité de permettre une bonne analyse des différentes méthodes prônées et utilisées par les défenseurs des animaux. Dans les lignes qui vont suivre, je donnerai donc mon avis sur les positions défendues par Sychriscar, de la manière la plus nuancée possible. Il est évidemment utile de commencer par regarder la vidéo :

Je souscris à la plupart des arguments fondamentaux apportés par Sychriscar : les animaux sont des êtres sentients et conscients qui, en tant que tels, devraient pouvoir disposer de leur vie. Cette vision est une base morale, et leur droit à disposer d’eux-mêmes devrait être immédiatement reconnu. Avancer ces arguments est utile, car cela permet de travailler à la racine idéologique du problème.

Le point de vue de Sychriscar est celui de ceux qu’on peut appeler les abolitionnistes fondamentalistes (l’expression est de Melvin Josse, auteur de l’essai Militantisme, Politique et Droits des Animaux), qui, contrairement aux abolitionnistes réformistes, ne pensent pas que travailler à réduire la souffrance des animaux en élevage soit bénéfique.

Sychriscar explique que beaucoup de personnes sont désengagées de la politique, mais que la politique concerne pourtant au sens large l’organisation de la société. Elle prône une repolitisation des citoyens et militants. Elle encourage une stratégie d’action et d’éducation pour l’abolitionnisme qui passe par la rue.

Aucun militant des droits des animaux ne sera en désaccord avec cette approche. Cependant, je pense qu’il n’est pas dans l’intérêt des animaux de se limiter à ce seul type d’action. En continuant à analyser l’argumentation de l’interviewée, je chercherai à démontrer pourquoi il est utile d’adapter son approche à son public et aux circonstances, et problématique d’appeler à ne pas le faire.

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Il est utile d’adapter son approche à son public.

En début de vidéo, Sychriscar établit un rapport de causalité qui entretient une confusion : puisque c’est maintenant que les animaux veulent être libérés, il ne serait pas acceptable de passer par des étapes intermédiaires. L’argument sous-jacent est un sophisme du faux dilemme : soit on tient un propos abolitionniste, soit on contribue à la souffrance animale. L’argument entretient en fait une confusion à deux niveaux :
– il passe sous silence les autres méthodes et stratégies qui visent le même objectif ;
– il laisse sous-entendre que diffuser un message abolitionniste est la manière la plus efficace et rapide de venir en aide aux animaux, ce qui n’est pas forcément le cas.

Plus loin, Sychriscar indique que les réformes de bien-être animal créent du consentement, c’est à dire qu’elles légitiment in fine l’utilisation des animaux pour la consommation. Elle paraphrase à un autre moment en indiquant que s’attaquer aux conséquences (de l’exploitation des animaux) plutôt qu’aux causes est contreproductif. Il s’agit de l’argument central des abolitionnistes fondamentalistes. Je ne pense pas qu’il repose sur une réalité très concrète. Ou, du moins, il me semble très vraisemblable que les bénéfices de ces réformes dépassent largement ce risque potentiel. Un autre article sur ce blog exposait bien plus en détails cette position, mais en résumé, il arguait que les réformes sont utiles et nécessaires car elles :
– aident véritablement les animaux à souffrir moins ;
– sont ce qu’on peut actuellement obtenir de la part des politiques et des entreprises (ce qui n’est pas le cas de la libération totale) ;
– maintiennent une pression financière sur le secteur de l’élevage ;
– créent des ponts d’empathie auprès des personnes qui ne sont pas ouvertes à un message abolitionniste ;
– modifient les normes sociales en matière de traitement des animaux et nous rapprochent de l’abolition.

On peut ainsi légitimement penser que d’une manière générale, les réformes alimentent un cercle vertueux, qui amène un changement de société. De toute évidence, le message abolitionniste alimente le même cercle. Mais en raison des publics différents qu’il est possible d’approcher et de l’acceptation difficile des discours rationnels (j’y reviendrai plus loin), il n’est pas raisonnable que notre mouvement s’y limite.

Chez certains, cette opposition aux réformes vient peut-être en partie d’une confusion des publics. En travaillant à obtenir des réformes, les associations de défense des animaux ciblent avant tout les décideurs (politiques, de supermarchés, de marques alimentaires…), et pas tant le grand public (même si ce travail de pression peut aussi s’accompagner d’une communication spécifique auprès du grand public). Les campagnes pour la fin de l’élevage de lapins en cage fournissent un bon exemple : elles visent à convaincre les entreprises de modifier leur politique d’achat. Chaque résultat a un impact direct sur la vie de milliers d’animaux. Et en corollaire, ces campagnes engrangent les avancées citées plus haut, y compris la mise en contact des consommateurs à la condition des animaux. On peut difficilement leur reprocher de brouiller le discours auprès du grand public.

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Les souffrances que subissent les lapins élevés dans des cages de batterie sont autrement plus grandes.

Par après, Sychriscar avance quelques affirmations péremptoires avec lesquelles je suis en désaccord. Elle est d’avis que la reconnaissance des droits fondamentaux des animaux ne pourra jamais passer par les institutions, parce que ce ne sont pas dans leurs intérêts de le faire. Il me semble que cette position manque de nuance, entre autres parce qu’elle ne précise pas ce qu’elle entend par « institutions » (elle paraphrase ensuite en parlant du « système » et de la « société »).

Le propos est évidemment vrai dans une certaine mesure : en tant qu’institutions, les syndicats des éleveurs et ceux qui les écoutent n’auront jamais intérêt à agir en faveur d’un monde sans élevage. Mais à mesure que l’opinion publique devient favorable au véganisme et aux droits des animaux, et que les industries des produits d’origine non animale deviennent un poids lourd financier, je ne vois pas ce qui empêcherait à terme aux « institutions » (peu importe lesquelles) de participer à un changement de paradigme en faveur des animaux.

En plus de travailler à l’éducation « dans la rue », il me semble donc nécessaire d’agir également auprès des politiques et des entreprises, ou de soutenir les associations qui le font. A vrai dire, il me semble dangereux de (demander de) ne pas le faire. Si la considération dont notre société témoigne aux animaux continue d’augmenter comme elle le fait actuellement, il est d’ailleurs probable que les assemblées parlementaires compteront bientôt des élus aux positions radicalement favorables aux droits des animaux. Repolitisons-nous, donc, à tous les niveaux.

Sans même devoir se projeter dans l’avenir, l’actualité nous prouve que parfois, les « institutions » peuvent très bien reconnaître le droit élémentaire d’animaux à la liberté. Le jour même de la diffusion de l’interview de Sychriscar, nous apprenions l’adoption en France d’un arrêté interdisant à terme la captivité des dauphins et des orques, soit une mesure abolitionniste par définition.  Mené intelligemment, le travail de lobbying par les associations nous rapproche d’un monde où les animaux ne sont plus enfermés. Nous pouvons nous réjouir qu’avec cet objectif en tête, ces associations identifient les étapes pour y parvenir, sans tomber dans l’ornière dogmatique d’une monostratégie.

Enfin, je reviens également sur la méthode prônée : l’éducation et la sensibilisation au véganisme. Sychriscar indique très justement qu’être végane est quelque chose de mal perçu, comme « à côté de la plaque ». C’est important de s’en rendre compte, et, dans l’intérêt des animaux, ça l’est encore plus de travailler à améliorer cette image qui les dessert.

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Les véganes peuvent encore être perçus comme des gens bizarres.

Nos connaissances en sciences comportementales nous indiquent que l’être humain est finalement peu réceptif aux arguments rationnels, par rapport à l’émotionnel. En tant qu’individus sociaux, nous ne sommes pas équipés pour facilement changer d’opinion face à des arguments qui menacent notre vision du monde. Pire, on observe un « effet rebond » lorsque les gens sont confrontés à des éléments factuels contraires à leurs positions : ils peuvent paradoxalement s’enfoncer plus profondément dans leur croyance erronée. Je pense que nous avons tous observé cet effet lors de débats.

Si la présence des arguments abolitionnistes est indispensable pour baliser une norme éthique, il est donc sans doute une bonne idée de ne pas reposer uniquement sur eux pour suggérer à autrui de davantage considérer les animaux pour ce qu’ils sont, et a fortiori de changer de mode de vie. Pour des conseils plus avisés et approfondis à ce propos, je conseille la vision de cette très bonne conférence de Tobias Leenaert, le fondateur de la principale association végétarienne de Belgique, EVA.

Il n’y a pas à avoir peur d’intégrer à son discours pour les animaux des techniques et des demandes autres que l’abolition, au contraire. En revanche, je pense qu’encourager les autres militants à s’abstenir de le faire au profit exclusif d’une ligne dure de discours, qui ne correspond pas à ce peuvent actuellement entendre la majorité des politiques, des entreprises et du grand public, est nuisible à la cause des animaux. Personne n’a à gagner d’une distanciation entre les défenseurs des animaux et les associations qui obtiennent des avancées pour les animaux.

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5 réflexions sur “« Les réformes sont contreproductives » : vraiment ?

  1. Je me permet de faire un lien vers un débat qui a eu lieu dans les commentaires de mon site:
    http://www.insolente-veggie.com/vers-une-interdiction-du-broyage-et-du-gazage-des-poussins/

    Je rajoute deux choses:
    -une personne m’a récemment parlé d’un pays (je ne me rappelle plus lequel, je demanderai les sources) qui n’avait pas interdit les élevages d’animaux pour la fourrure, mais avait imposé des normes si drastiques que concrètement, il n’existait plus un seul élevage d’animaux à fourrure. Dans cet exemple, les normes welfaristes ont abouti à l’abolition de la pratique…

    -je pratique le welfarisme pour améliorer ma condition. Je pense que ma condition serait idéale dans une société écologique, débarassée de l’oppression des riches sur les pauvres, dans laquelle le revenu universel serait appliqué, etc. Pourtant, ça ne m’empêche pas de manifester régulièrement pour revendiquer de meilleures conditions de travail, un meilleur salaire, etc. Je ne vois pas pourquoi je dénierai aux animaux de petites avancées welfaristes alors que je les réclame pour moi.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ce commentaire et pour celui en dessous de ton article/dessin, auxquels j’adhère évidemment 🙂 Concernant les deux éléments supplémentaires :

      – Oui, c’est le cas de l’Allemagne et de l’Italie, où la loi impose une surface minimale et la présence d’un point d’eau permettant aux animaux de nager. Ces normes empêchent la création de nouveaux élevages et signifient à terme la disparition de ceux qui existent encore.

      – Très bon parallèle ! On peut aussi citer l’approche salutairement « welfariste » d’associations comme Amnesty International, qui ne se privent pas de demander l’amélioration des conditions de détention des prisonniers politiques en attendant leur libération. Comme ici en Iran : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/07/iran-is-putting-political-prisoners-lives-at-risk-by-denying-them-medical-care/

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  2. Pardonnez-moi de « déterrer » la conversation je lis seulement l’article ^^ Je suis d’accord avec vous, et je trouve vos parallèles très parlants et logiques. Laisser empirer les choses et les souffrances en attendant l’hypothétique grand jour ne me paraît pas très réaliste… Mais juste pour ajouter une petite « inception » : dans le cas des poussins, la méthode broyage/gazage est elle-même une « victoire » wellfariste de l’OABA en 1997… je pense que c’est ce genre de réformes qui renforce l’avis de ceux qui sont contre toute réforme, et de ce point de vue du coup, ça peut aussi se comprendre.

    Aimé par 1 personne

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