Rétrospective animaliste 2010 – 2019 : la métamorphose d’une cause ?

Temps de lecture : 7 minutes

Aujourd’hui, pour les besoins de l’exposé, je vous propose une petite mise en situation. Faisons un bref saut dans la passé, jusqu’à un temps pas si lointain, mais dont le souvenir s’est peut-être légèrement estompé. Fermez les yeux. Mais continuez de lire, quand même.

Nous sommes en 2009, en période de fêtes de fin d’année. Quelques mois plus tôt, vous avez pris la résolution de ne plus manger d’animaux. La souffrance des animaux à l’abattoir vous taraudait depuis longtemps déjà, mais il faut dire qu’à part ce type bizarre à l’école (vous savez, celui qui ne porte que des sandales), vous ne connaissez aucun végétarien. Dans la foulée de cet admirable mais solitaire engagement, vous avez proposé à votre indulgente famille de préparer vous-même un repas de réveillon sans viande. Dont acte.

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L’histoire raconte que ses fans n’arrêtaient pas de lui demander de dédicacer des livres de recettes véganes.

Seulement voilà, à l’approche de Noël, vous commencez à mesurer la taille du défi. Rappelons qu’à cette époque, Marie Laforêt est uniquement le nom d’une chanteuse française, et que vous ne trouveriez donc aucun livre de recettes véganes sur les étagères de la librairie du coin. Qu’à cela ne tienne, vous avez confiance en votre créativité. Vous vous frayez un chemin entre les clients du supermarché bondé jusqu’au rayon végétarien. D’ordinaire, vous avez le choix entre le paquet de tofu blanc et les falafels, mais le réassortisseur a enlevé ces derniers pour faire de la place pour le foie gras. Vous rentrez chez vous avec le tofu et une boîte de lentilles.

Le résultat de votre cuisine, certes comestible, ne dépareillerait pas dans un documentaire sur les tickets de rationnement durant les périodes sombres de notre histoire. En clair, c’est pas très folichon, et il n’en fallait pas plus à votre oncle Étienne pour improviser une diatribe à propos de la secte des végétariens. Vous vous risquez à lui parler du véganisme et des raisons qui motivent certaines personnes à adopter ce mode de vie, mais son premier contact avec ce concept ne se passe pas comme vous l’espériez : c’est, je cite, inconcevable que des gens soient aussi cons. Souvenons-nous qu’en 2009, le véganisme n’a encore fait aucune une de magazine, L214 démarre tout juste ses enquêtes, Greta Thunberg entre à l’école primaire, Kip Andersen est très loin d’avoir écrit le script de Cowspiracy et personne ou presque ne parle du lien entre l’élevage et le réchauffement climatique.

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Voilà à quoi ressemblait invariablement un plat de Noël végane il y a dix ans. True story.

Dix ans plus tard, les choses ont beaucoup changé. D’un côté, vous vous êtes salutairement fait des amis qui pensent comme vous, de l’autre, vous êtes quelque peu désabusé. Mais surtout, la cause des animaux a beaucoup progressé. Je sais ce que vous vous dites : comment peut-on parler de progrès alors qu’on continue d’abattre des centaines de milliards d’animaux, et que les projections sur la consommation de viande dans le monde ne vont pas franchement dans le bon sens ?

En cet instant, la situation n’a effectivement rien de réjouissant. Ça, tout le monde le sait. Mais dans le même temps, on ne peut pas nier que depuis une petite dizaine d’années, des rouages se mettent en place pour inverser la vapeur. Si nous vivons une période charnière – l’histoire nous le dira –, on peut essayer d’identifier les facteurs de changements. À tout le moins, ça met un peu de baume au cœur. Autrement dit : voici ma rétrospective des trois bonnes nouvelles pour la décennie 2010 (oui, toute cette intro pour ça).

1. Qu’est-ce qu’on mange ?

L’évolution qui saute le plus aux yeux est peut-être l’offre en produits végétariens et végétaliens. C’est la première bonne nouvelle. Pas besoin d’une longue démonstration, tout le monde a pu voir ces options se développer en magasin. Initialement l’apanage de marques spécialisées de petite envergure, les alternatives aux produits animaux font désormais l’objet de développements par des entreprises dont l’ambition est mondiale : les plus connues sont certainement les startups Impossible Foods et Beyond Meat. Cette dernière a réalisé son introduction sur le Nasdaq en mai dernier, devenant ainsi la première entreprise d’alimentation végane à être cotée en bourse. Vous l’auriez cru, il y a dix ans ?

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Vive le progrès.

Dans le business model de ces marques, le développement et la commercialisation de substituts de viande de nouvelle génération, qui peuvent réellement tromper les papilles des amateurs. Le pari semble fonctionner : dans plusieurs pays, Impossible Foods fournit ses burgers chez Burger King, et Beyond Meat a annoncé des partenariats avec KFC, Subway… Dans le même temps, plusieurs multinationales traditionnelles ont bien évidemment saisi ces dernières années l’intérêt de rencontrer la demande grandissante des consommateurs en alimentation végétale. C’est par exemple le cas de Danone, qui a d’ailleurs annoncé sa volonté de tripler ses ventes de produits d’origine végétale d’ici 2025, ou encore d’Unilever, qui vient d’investir dans un centre de recherche notamment concentré sur l’alimentation végétale. Ces investissements sont porteurs d’effets. Selon l’association Good Food Institute, les ventes d’alternatives à la viande ont augmenté de 23 % en 2018 aux États-Unis.

J’en vois plusieurs dans le fond qui ne se réjouissent pas du fait que des Burger King et autres Danone s’engouffrent dans le créneau. Mais on ne dit pas que ces entreprises en sont devenues irréprochables ou que le capitalisme est une invention merveilleuse. Et il est évident que ces investissements ne sont pas les nobles actions de mécènes désintéressés. Toute société a le profit pour objectif, et personne n’est dupe. Voilà pour l’intention. Maintenant les conséquences : des centaines de millions de personnes ont un accès direct à des alternatives végétales dans leurs endroits de consommation habituels, et le végétarisme et le véganisme gagnent en visibilité à une échelle que toute organisation militante rêverait d’atteindre. Le développement de gammes (plus) éthiques par les multinationales majeures est un signe de glissement bénéfique dans la consommation des gens, et il est permis de penser que ce changement – aidé par la prise de conscience animaliste et environnementaliste – soit alimenté tant par l’offre que par la demande. Un cercle vertueux, en somme.

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Le genre de pancartes qu’on ne voyait pas aux marches pour le climat il y a 10 ans. Cela dit, il n’y avait pas de marche pour le climat il y a 10 ans.

 

Ces éléments me semblent assez bien expliquer le fait que la consommation de viande dans nos pays n’augmente plus – voire baisse –, alors que la croissance démographique se poursuit. Mais bien sûr, la situation mondiale est différente, et les dernières projections indiquent que la consommation et la production globale de viande devraient continuer à s’accroître dans les dix prochaines années, poussées par l’occidentalisation du mode d’alimentation des populations dans des pays émergents. Mais donc, à l’échelle mondiale, il est où le point positif ?

2) La disruption dans l’assiette

En dix ans, on n’a pas uniquement fabriqué des alternatives aux produits animaux. On a aussi travaillé à fabriquer des produits animaux sans animaux. C’est la deuxième bonne nouvelle : la recherche dans la viande cultivée (ou viande de synthèse, ou viande in vitro, ou viande propre, appelez ça comme vous voulez) a véritablement explosé ces dernières années, et c’est peut-être bien le meilleur espoir dont disposent les animaux d’élevage. Cette innovation a pour vocation de devenir une technologie de rupture, du genre qui pourrait remplacer le modèle actuel (vous savez, l’abattage d’animaux), notamment dans les pays émergents. Le potentiel est là, mais beaucoup reste évidemment à faire sur les plans technique, sociologique et législatif. J’avais déjà écrit ceci sur la viande cultivée, mais je vous conseille surtout cet article si le sujet vous intéresse.

3) Un projet politique

Et puisque jamais deux sans trois : la troisième progression notable de cette décennie est selon moi la promotion et la prise en compte de la cause animale en tant que revendication politique. La politique au sens restreint, d’abord. L’évolution est facilement mesurable : on compterait actuellement 19 partis animalistes à travers le monde. La plupart ont été fondés après 2010. Lors des élections européennes de 2019, 11 partis se sont présentés sous le mouvement Animal Politics EU. Résultat : trois sièges sont actuellement occupés par des militants des droits des animaux : une Néerlandaise, un Portugais et un Allemand. Les partis animalistes ont aussi enregistré des victoires dans des parlements nationaux ou régionaux. Le Partij voor de Dieren néerlandais compte depuis 2017 cinq députés à la Chambre, les Portugais de PAN (Pessoas-Animais-Natureza) ont décroché quatre sièges en octobre 2019, et le parti belge DierAnimal a obtenu en mai 2019 une élue au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale. Et s’il n’a pas décroché de siège, le Parti animaliste français a réalisé un score surprise de 2,17 % des voix aux dernières européennes.

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Jeu : repérez celle et ceux qui ont été élus au Parlement européen. (Photo : Matteo Aletta)

Bien sûr, le nombre de sièges occupés par des députés animalistes est très modeste dans les parlements concernés. Mais cette profusion de partis et leurs succès électoraux relativement simultanés sont un autre signe du temps. Leur impact est loin d’être négligeable. Dans leur travail quotidien, ces élus mettent la protection des animaux à l’ordre du jour, ils interpellent les gouvernements sur leur (in)action et déposent des propositions de loi. Mais ce n’est que l’effet le plus visible de leur présence. En soustrayant des centaines de milliers de voix aux partis traditionnels, les partis pour les animaux appuient là où ça fait le plus mal. S’ils veulent compter à l’avenir sur la masse grandissante d’électeurs favorables à la défense des animaux, les partis traditionnels devront prendre la thématique plus au sérieux. C’est tout bénef’ pour les animaux.

L’émergence de ces partis n’est évidemment pas un événement isolé. La professionnalisation et l’audace des associations partout dans le monde ont donné un vrai coup de fouet à la société. Elles ont permis une prise de conscience inédite sur les souffrances que vivent les animaux en élevage, et ont fait de cette problématique une question politique – au sens large, cette fois. Mais inutile de faire une longue démonstration, tout le monde connaît aujourd’hui le travail réalisé et l’impact engendré depuis dix ans par L214, pour ne citer que celle-là. Le meilleur exemple de cet impact de la société civile est peut-être la réaction alarmée qu’ont récemment donné la FNSEA et le ministre français de l’Intérieur, par la création de la cellule Déméter, destinée à lutter contre les critiques de l’élevage industriel. Je crois qu’on appelle ça une fuite en avant.

Conclusion

Une rétrospective sur dix années permet de se rendre compte de l’évolution (l’augmentation de l’offre, le développement de la viande cultivée et la politisation de la question animale). Mais on pourrait faire le travail inverse : se projeter dix ans en avant, dans un futur idéal mais réaliste. À mon sens, c’est un futur où il est devenu réellement facile, naturel et commun de ne plus consommer de produits issus de l’exploitation d’animaux, où leur abattage devient obsolète, et où les considérations animalistes de la population poussent les pouvoirs publics à ne plus se contenter de faire semblant de se soucier du bien-être des animaux. On en est loin, évidemment. Mais en faisant un retour vers le futur, peut-être bien que 2020 démarre en bonne place.

Allez, à dans dix ans !

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